Erri DE LUCA

21 avril 2014

Le tort du soldat123LaPage124

 

LaPage que ma bouche n’est pas autorisée à les désigner par leur nom de peuple

Le tort du soldat d’Erri DE LUCA aux éditions Gallimard.

 Ce roman court et précis comme une lame rend les armes assez vite. Le tort du soldat est de perdre la guerre comme le soldat nazi du roman qui, dans la clandestinité, continue à vivre bien après la défaite du troisième Reich.

Le voici avec femme et enfant au cœur de son pays, convaincu que cet endroit précis où il a toujours vécu serait sa meilleure cachette.

Les emboitements nécessaires à Erri De Luca pour assembler son histoire sont d’autant plus efficaces qu’ils ne s’embarrassent pas de psychologie. Un nazi en déroute applique les mêmes recettes que lorsqu’il était un vainqueur.

Le témoignage de sa fille nous restitue le quotidien du fuyard après qu’un premier narrateur, solitaire alpiniste des Dolomites, dresse un autoportrait ressemblant fort à Erri De Luca.

Le ton épuré, l’écriture « à l’os » impressionne et se justifie à la fin du récit de la fille du nazi.

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Yves RAVEY

11 avril 2014

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LaPage de ma Nissan Sunny

La fille de ma meilleure amie d’Yves RAVEY aux éditions de Minuit.

Jim Thomson n’aurait pas fait mieux (1)… Un titre un brin tendancieux qui ne révèle cependant rien de ce que nous réserve cette histoire.

Voici donc un type, M. Bonnet, un type plutôt serviable qui malheureusement ne semble pas très net d’un point de vue strictement financier. A court d’argent quoi…

Nous le prenons en court, il s’apprête à rendre service à la fille de son meilleur ami, Mathilde, une fille un peu perdue, capable de tout, du pire comme du meilleur…

Les voilà qui atterrissent dans une petite ville, prennent une chambre dans un motel sans que l’on sache vraiment s’ils partagent le même lit.

Mathilde veut revoir son fils. Absolument. Bonnet va l’aider et démarcher une femme qui s’occupe désormais du bambin depuis que Mathilde ne vit plus avec le géniteur, un des responsables d’une grève qui se poursuit dans une usine de la ville.

Bref, il va falloir jouer serré, amadouer cette femme et lui montrer qu’il n’y a rien de bien méchant à ce qu’une mère veuille revoir son fils, quelques heures.

Tout va bien se passer.

Sauf qu’il y a toujours un impondérable, un imprévu avec lequel il faut composer.

Yves Ravey avait tout autant composé le formidable Un notaire peu ordinaire que l’on peut se procurer aujourd’hui en poche. Il y avait instillé le sentiment peu commun où tout peut basculer dans la vie de quelqu’un à partir d’une situation où soudainement le temps est retenu dans l’attente de l’instant fatal.

Dans cet exercice, Yves Ravey en impose. La mécanique horlogère qu’il instaure ne délivre son verdict qu’à la dernière page, à la dernière phrase et au dernier mot.

La fille de mon petit ami peut se comparer au meilleur d’Hitchcock, troublant et décapant !

(1) Grand maître du polar américain. Nuit de fureur est la référence revendiquée.

 

Christian GARCIN

2 avril 2014

Ienisseï110LaPage coupée

 

LaPage coupée

Ienisseï de Christian GARCIN aux éditions Verdier.

 

Quand Sylvain Tesson part au fin fond de la Sibérie, il s’installe dans une cabane et s’isole, puis il écrit un journal, des chroniques, de la poésie.

Lorsque Christian Garcin en fait de même, il s’intéresse prioritairement aux villes, il rencontre des gens et tente de comprendre l’histoire et la mentalité de ces populations noyées au cœur d’un sous-continent qui évoque beaucoup mais que peu de monde ne connaît vraiment.

La Sibérie étant ce qu’elle est, c’est-à-dire au-delà de l’immense et proche de l’infini, Christian Garcin s’est résolu à remonter un fleuve, l’Ienisseï qui, pour faire simple, avoisine les 4 000 kilomètres (pour mémoire la Loire, notre fleuve record national dépasse laborieusement les 1 000 kilomètres), prend sa source près de la Mongolie et débouche dans l’océan Arctique.

Le périple commence à Krasnoiarsk une métropole d’un million d’habitants située à plus de 4 000 kilomètres de Moscou, direction est. Le bateau qui embarque notre écrivain fait escale dans la ville historique d’Inisseisk qui fut la première bâtie sur le fleuve. On s’habitue doucement à toutes ses appellations si peu usitées. Koudinka, Norilsk sont l’occasion de prononcer le terme septentrional plus souvent qu’à l’accoutumée et des personnages lointains s’inscrivent dans la mémoire, des gens peu ou prou communistes, nostalgiques de l’empire soviétique. Le fantôme du goulag est lui aussi présent tandis que la fonte du permafrost hante les consciences.

Christian Garcin est bien plus proche de Patrick Deville et des frères Rolin que de Sylvain Tesson. Il ne magnifie rien et constate l’indifférence dans laquelle s’enfonce la Sibérie quand des milliers d’hectares de forêt flambent et que malheureusement personne n’est là pour lutter contre. La Sibérie se dépeuple, comme tout ce qui est à l’est de l’Oural sans que cela intéresse le pouvoir à Moscou.

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Eudora WELTY

27 mars 2014

Le brigand bien-aimé116LaPage dans le bon sens 117

 

LaPage dans le bon sens

Le brigand bien-aimé d’Eudora WELTY aux éditions Cambourakis.

 Les éditons Cambourakis qui se sont crées en 2006 affectionnent les bandes dessinées mais elles reprennent également bon nombre de textes littéraires européens, de l’est en particulier qui détient des trésors tchèques et hongrois (Kosztolanyi, Capek, Krudy…) mais trouvent aussi des perles sur le continent américain (Carpenter, Ducornet, Dodge, Dixon…) dont un classique d’Eudora Welty.

Ce surprenant récit proche du conte fantastique emprunte son originalité à plusieurs contes pour enfants, le magicien d’Oz par exemple pour la déambulation d’une jeune fille au cœur de la végétation américaine, Blanche-neige pour le mauvais dessein de celle qui se prenait pour une reine ou encore les contes des mille et une nuits en rapport avec un esprit enfermé dans un coffre.

Eudora Welty est également imprégnée des légendes de l’ouest qu’elle recompose dans un style unique et hilarant. Reconnue par ses pairs au début des années quarante, elle s’inscrit dans la lignée sudiste des Flannery O’Connor, Carson Mc Cullers et même William Faulkner qui lui adressa une lettre de reconnaissance.

 Le brigand bien-aimé adopte un ton dérisoire et démesuré qui dérange l’ordre moral et démonte par l’absurde les codes machistes du héros américain. L’histoire débute – comme il se doit – par une affaire entre hommes dans une auberge qui mêlent trésor et brigandage. Le protagoniste, le plus reconnaissable après ce préambule, est un certain Clément qui retourne en sa demeure où l’attendent sa fille chérie et sa deuxième femme dont il ne voit ni la jalousie, ni l’avidité.

En effet, la marâtre envoie chaque jour plus loin la jeune fille dans la forêt au prétexte de lui ramener des herbes jusqu’à son enlèvement par un bandit qui tombera amoureux d’elle. Ces deux-là vivront une idylle curieuse puisque le visage du bandit ne se dévoile jamais. Il est le brigand bien-aimé qui barbouille sa figure avec des mûres pour commettre ses méfaits. Il se cache avec celle qu’il veut dès lors épouser dans une forêt qui tient lieu d’émerveillements parmi les plantes et les fleurs et où s’épanouit notre douce héroïne entourée de brigands.

Le père qui a mis en branle toutes les recherches possibles s’en remet à celui qu’il a rencontré à l’auberge et lui a évité de se faire dérober son or. Les identités s’échangent gaillardement et maintiennent l’intrigue. Eudora Welty raffole des tours de passe-passe qui révèle sa très grande facilité narrative. Elle se plait à retarder le dénouement d’une aventure qui dessine une Amérique emprunte d’innocence et d’imagination, de jeunesse naïve et d’idéal, surprenante et infiniment drôle.

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S.J. AGNON

12 mars 2014

Tehila112 LaPage sainte de Jerusalem

 

LaPage sainte de Jérusalem

Tehila de S.J. AGNON aux éditions Gallimard.

 

Le conte de Tehila tel qu’il est retranscrit par Joseph Samuel Agnon (prix Nobel 1966) se déroule à Jérusalem où résidait l’écrivain tout comme Tehila, une femme plus que centenaire dont on découvre l’incroyable et triste histoire à la toute fin du livre.

Mais de ce conte ressort une approche subtile d’évènements imbriqués dans la tradition religieuse juive. Effectivement, il y est relaté, entre autre, une série de mitzvah, acte de bonté humaine.

Deux femmes, principalement, côtoient l’écrivain dans les rues et les maisons de Jérusalem aux alentours du mur occidental : la veuve du rabbin et Tehila. Le récit se situe avant la partition de la Palestine et la création d’Israël, il y règne une intemporalité qui pourrait bien exister aujourd’hui encore au sein de certaines familles juives très ancrées dans la religion. Les deux femmes n’ont de cesse de s’en référer à Dieu et à sa bénédiction, ce qui provoque, dans la répétition, un réel effet comique.

Mais l’histoire de Tehila, canoniquement âgée de 114 ans, est une tragédie qui a débuté après que son mariage ait été annulé à la suite de ce qui fut vécu comme une trahison religieuse. Cette décision se répercutera comme une malédiction avant que Tehila ne soit identifiée par l’écrivain comme une sainte espérant son scribe.

 

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Hervé LECORRE

9 mars 2014

Après la guerre114LaPage115

 

LaPage à pleine bouche

Après la guerre d’Hervé LE CORRE aux éditions Rivages.

Après la guerre se présente sous la forme d’une chronique bordelaise située à la fin des années cinquante dans l’univers des malfrats, des tueurs à la petite semaine, des policiers véreux et des filles faciles. Un milieu interlope dans un Bordeaux crasseux et vibrant encore aux sons des sirènes des bateaux accostés aux quais enfermés par les grilles et les hangars. Un Bordeaux aux odeurs nauséabondes et aux rendez-vous nocturnes qui tournent toujours mal.
Hervé Le Corre y déploie une vaste connaissance des mœurs en matière de drogue, de prostitution et de crime crapuleux. De nombreux détails répondent à l’atmosphère particulière de l’époque et le vocabulaire qu’il emploie restitue à merveille tout ce que l’on pouvait voir, sentir et entendre, des paquets de cigarettes aux nouveaux films américains, des chansons populaires aux voitures du moment avec une distribution de personnages, hommes et femmes, qui peaufinent et réactivent cette période particulière dite après-guerre.
Au sortir de ces portraits plus vrais que nature, travaillés par des dialogues qui claquent dans la noirceur de ce Bordeaux reconstitué, le commissaire Albert Darlac concentre à lui-seul l’amertume d’une société française qui, certes, s’est remise au travail mais qui n’en demeure pas moins hantée par les fantômes de la deuxième guerre mondiale. Ainsi resurgit Jean Delbos, que tout le monde croyait mort après avoir été raflé en 1943 avec sa femme Olga. Jean Delbos, alias André Vaillant, apparaît aux yeux de Daniel sans pour autant être reconnu par celui-ci qui, tout en étant son propre fils, ne l’a pas revu depuis 15 ans. Mais Jean Delbos n’est pas vraiment revenu pour son fils, il est entièrement tourné vers sa vengeance qui le guide au plus près du commissaire Darlac.
Et son fils Daniel s’apprête à embarquer pour l’Algérie pour y effectuer son service militaire et participer à ce que l’armée française a entrepris là-bas.
En alternance, Darlac, Jean Delbos et Daniel voit s’effeuiller un à un leurs secrets. Hervé Le Corre a ce don pour fourrager ses personnages tantôt à la façon cruelle d’un interrogatoire, tantôt en instaurant un immense désarroi psychologique. L’une et l’autre méthode révèlent une vérité crue, sans échappatoire, d’où filtre l’intimité de chacun.
Jamais jusqu’ici Bordeaux n’avait ainsi sonné aux oreilles, jamais sa quintessence populaire n’avait été portée si haut et jamais enfin une écriture ne s’était révélée aussi bordelaise. Le voyage géographique et mental d’Après la guerre est donc absolu.
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Eric CHEVILLARD (2)

3 mars 2014

Le désordre azerty108LaPage Quincampoix109

 

LaPage Quincampoix

Le désordre AZERTY d’Eric CHEVILLARD aux éditions de Minuit.

Pour qui veut étudier l’œuvre d’Eric Chevillard d’ici quelques années lointaines, après sa mort par exemple –  mais gare !  l’homme est toujours en pleine forme et de nombreux livres sont encore à venir – gageons que celui-ci fera date pour la quantité – que dis-je – la mine d’informations qui se peuvent extraire à propos de l’auteur, de sa vie, de son œuvre. Effectivement, dans le désordre de cet étrange arrangement figurant l’alphabet sur les claviers des ordinateurs (on m’a demandé il y a peu où pouvait-on se procurer une machine à écrire et je n’en savais fichtre rien), nous apprenons beaucoup d’Eric Chevillard. Je retiendrais avant tout une rage formidable et grandissante envers quelque chose que l’on pourrait nommé modernité mais celle-ci paraissant aujourd’hui démodée, le terme de mondialisation semblerait plus proche, celui de bêtise s’accommoderait mieux car Eric Chevillard qui ne côtoie pourtant guère la sphère politique produit néanmoins et peut-être même sans le savoir tel monsieur Jourdain, ni s’en émouvoir, une force politique où il serait à lui seul un parti derrière lequel s’engageraient à corps perdu une myriade de troupes plus ou moins silencieuses. Pour le dire plus simplement, si l’on ne sait pas pourquoi on n’aime pas Chevillard l’inverse est impossible.

Eric Chevillard depuis toujours dénote considérablement dans le paysage littéraire français, les critiques l’admettent. Pourtant, ses fulgurances verbales  sont issues d’une très vieille tradition française que l’on appelle aujourd’hui encore  le style. Ainsi je vous expédie  à la page 88 de ce Désordre AZERTY pour y lire une définition de ce fameux style. Après cela vous serez libre de faire ce que bon vous semble.

Le STYLE est un phénomène remarquable d’abord en cela que la spontanéité et la sophistication n’y sont point inconciliables, contrairement à ce que l’on observe dans les salons, et que celle-ci précède celle-là en dépit du bon sens, pourrait-on dire. En effet le style n’est pas une faculté innée, on en perçoit rarement les inflexions futures dans le cri primal de l’écrivain nouveau-né. C’est une voix qui, plus ou moins longtemps, se cherche. Le style se dégage peu à peu de la gangue de la langue commune. L’écrivain dit s’en doter comme de son épée le chevalier des contes, mais – à moins de demeurer dans l’imitation d’un maître-, il y va sûrement, d’instinct, il finit par le trouver : et c’est bien le sien, à nul autre (exactement) semblable. C’est une originalité séparée de l’origine par des années d’apprentissage, de décantation, de fermentation ou de raffinage, de tâtonnements, mais qui est pourtant au commencement de tout, dont la maîtrise enfin marque le départ de l’œuvre. Le style est la langue natale de l’écrivain : le pays suit, l’espace intellectuel et sensible qu’il ordonne. Si singulier et élaboré soit-il en regard de la langue utilitaire dont il s’est démarqué, le style doit alors être tenu pour naturel. Il l’est devenu, comme le geste si complexe (si peu enfantin) de faire un nœud devient finalement une évidence. Il ne relève pas d’un quelconque exercice, patient et forcené, comme on le croit volontiers, il ne se donne pas en spectacle, il ne soucie pas de virtuosité ; il est tel ; l’effort serait de le juguler, de le contenir.

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LUPANO RODGUEN

24 février 2014

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LaPage avec un message politique sous-jacent

Ma révérence de LUPANO et RODGUEN aux éditions Delcourt, 17,95 euros.

C’est une France d’en-bas qui se présente au vu de la première case de cette BD, une France où l’on cherche à s’en sortir par le haut et avec la noblesse du cœur quoique les moyens ne suivent pas à franchement parler le respect des lois.

Mais commençons les présentations et d’abord le narrateur, un trentenaire déterminé aux idées bien arrêtées sur les moyens de s’en sortir. Il nous sert de guide dans cet environnement banlieusard qu’il a hâte de quitter car effectivement c’est en Afrique que son destin l’attends. Dans le désordre de son parcours qu’il met au clair au fil des cases il n’hésite pas à remonter très loin dans l’histoire notamment de sa famille à l’aide de flash-back, l’Afrique demeure le point d’arrivée avec l’amour en prime.

Mais pour l’heure c’est le chômage qu’il côtoie de près ainsi que les bars où l’on échafaude des projets. Le sien repose sur le gain d’une forte somme d’argent qu’il convoite avec son complice, Gaby Rocket, un cas d’école qui aborde la cinquantaine encombré de ses rêves rock’n roll, de sa paire de santiag’ et de sa vénération pour Johnny avec l’eldorado US en point de mire. Ce complice déglingué qui joue encore au flipper comme à l’âge de ses quinze ans, antisocial permanent est Le héros magnifique de cette histoire, un anachronisme ultime, un survivant d’une époque à jamais disparue.

Le but de cette association est de braquer un fourgon de convoyeurs en misant sur la psychologie défaillante d’un de ses employés que le narrateur a rencontré un soir de déprime au comptoir d’un bar. Il connait sa vie et sa détresse, celle surtout de n’avoir jamais su parler à son fils.

Dès lors tout parait simple, il suffit de prendre en otage le fils en question et de le présenter au-devant du fourgon le jour et l’heure de son passage chronométré sur une route déserte.

Alambiquée peut-être mais muée par une conviction originale, l’équipée braqueuse des deux personnages doit aboutir a une répartition égale du butin avec les braqués. Robin des bois nous voilà !

Rassurons-nous, les rebondissements ne vont pas manquer, ni le burlesque assaisonné d’un suspense que ces doux héritiers des Valseuses de Bertrand Blier qui en ont en commun un sens libertaire assez proche, dosent avec de surprenantes pulsions sentimentales.

Ces chevaliers errants et modernes, ces loosers magnifiques ne sont pas totalement broyés par la société car ils ont acquis une part salvatrice de rationalité.

Primée à Angoulême, Ma révérence est un franc renouvellement narratif merveilleusement dessinée et colorée.

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Frédéric ROUX

17 février 2014

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LaPage toujours

La classe et les vertus de Frédéric ROUX aux éditions Fayard.

 

A quelle catégorie appartient Frédéric Roux ?

De son propre aveu, il s’introduit dans le milieu de la boxe par le biais de son père dans les années 60 puis chausse les gants dans une salle quelque part dans le Lot et Garonne avant de se raviser au bout de quelques combats où il comprend que prendre des coups ça fait mal, autant, sinon plus, que d’en donner.

Depuis, il a égrené pas mal de salles et vu beaucoup de combats.

Le premier chapitre de La classe et les vertus sonne comme un verdict, une sombre définition de la boxe que jamais, au grand jamais, il ne nomme « noble art ». Nous ne sommes plus entre gentlemen, les salles sont crasseuses, issues directement du cinéma américain et les noms de légende qui y apparaissent le sont tout autant. Ali, Marciano, Louis, Frazier, Foreman, Hagler, Leonard, ces deux là surtout jusqu’à leur confrontation du 6 avril 1987 qui rassembla beaucoup d’argent autour d’un combat très décevant.

Frédéric Roux a de l’allonge c’est certain, ses coups sont précis, intelligents et lucides. Il attaque très fort, cherchant à faire la différence aussitôt mais il ne trouve pas le K-O, il ne le cherchait peut-être pas. Ses trajectoires sont intéressantes voire passionnantes, celle de Marvin Hagler bien sûr, la classe ouvrière, le dur à cuir, le boxeur sans faille, le « destructeur ». En face, Ray « Sugar », souriant, trouble et peu cernable, danse sur le ring à la manière d’un Ali qui provoque pour épuiser et puis frapper.

Entre ces deux là, le jeu du chat et de la souris est un euphémisme, le chat s’appelle Hagler et la souris Leonard. Frédéric Roux les envoie par la bande sur de formidables faire-valoir que sont Thomas Hearns et Roberto Duran.

Au total, un carré d’as qui rafle tout dans la catégorie poids moyens, poids mi-moyens, poids super-mi-moyens, poids super-moyens WBC, WBA, IBF, WBO.

Et des K-O à n’en plus finir, des palabres, des scandales, des fêtes, de la rancune, des insultes, un catalogue invraisemblable d’aventures finissant toutes sur un ring avec toujours un perdant et un vaincu car en boxe, de vainqueur il n’y a jamais, nous dit Frédéric Roux, tous font tôt ou tard le combat de trop.

 

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Torgny LINDGREN (2)

15 janvier 2014

Le chemin du serpent488LaPage qui me voilait les yeux

LaPage qui me voilait les yeux

Le chemin du serpent de Torgny LINDGREN aux éditions Actes Sud.

 

Ce titre, inquiétant et, visiblement, tenace, s’apparente au lancinant trajet effectué par un certain Karl Orsa en direction d’une famille de la profonde campagne suédoise des années soixante.

Les visites régulières voire permanentes du commerçant Karl Orsa symbolisent le rappel d’un endettement engendrée par la famille depuis la disparition du père qui a laissé une femme et ses deux enfants sans ressources. Karl Orsa a su se rendre indispensable en tenant un livre de compte occulte qui pèse comme une épée de Damoclès sur la tête de la mère qui ne sait que jouer de l’harmonium lors des messes du dimanche.

Son jeune fils est le narrateur de l’histoire, il constate impuissant l’emprise de Karl Orsa sur sa mère et sa sœur tout en essayant d’en saisir la raison.

Torgny Lindgren a composé avec Le chemin du serpent, un des grands classiques de la littérature suédoise contemporaine. L’exploitation de Karl Orsa sur la famille du narrateur témoigne d’un enlisement intellectuel dû a des croyances populaires et au poids religieux qui servit une minorité qui bénéficia de l’isolement des villages suédois jusqu’à l’aube des années soixante-dix.

Mais le propos de Torgny Lindgren est aussi nimbé d’un mystère quant à la servilité consentie dans les relations humaines ordinaires et, dans le même temps, de la manipulation qui en découle. Que cherche Karl Orsa sinon combler un manque d’un amour véritable et un désir d’enfant qu’il ne parvient ou n’ose formuler et qui l’oblige à suivre Le chemin du serpent.

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